En Corée, les souvenirs touristiques se réinventent. Bien plus que de simples objets rapportés de voyage, ces produits locaux mettent en valeur l’histoire, les richesses méconnues et la culture du quotidien propres à chaque région, en les réinterprétant dans un esprit contemporain. Ils peuvent même devenir une raison de faire le déplacement. Aujourd’hui, leur évolution ne se limite plus à la diversification des formes et des catégories : ils offrent aussi une nouvelle façon de découvrir une région et de s’imprégner de son identité.
Revisitant la coutume coréenne visant à éloigner le malheur, ce sel Aengmagi Onggi est réalisé par Oksan100, une marque qui donne une touche contemporaine aux matériaux traditionnels et aux pratiques du quotidien.
© Oksan100
Qui n’a jamais acheté un souvenir sur un coup de tête, dans l’euphorie des vacances, avant de se demander, une fois rentré chez soi, où bien pouvoir le mettre ? Pendant longtemps, les souvenirs touristiques se ressemblaient, tant par leur apparence que par leur utilité. En Corée, quelle que soit la destination, on retrouvait souvent les mêmes types d’articles. Mais ces dernières années, le secteur a connu une profonde transformation. Les traditionnels souvenirs de voyage sont désormais présentés comme des « produits locaux », et une nouvelle génération d’objets voit le jour : des articles au design soigné, conçus pour être utilisés au quotidien et suffisamment séduisants pour donner envie de les acheter et de les garder.
Depuis 1998, le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme et l’Office national du tourisme coréen (KTO) organisent chaque année un concours visant à distinguer et à promouvoir des souvenirs touristiques de qualité, représentatifs de la Corée et de ses différentes régions. Un regard sur les créations primées au fil des ans suffit à mesurer le chemin parcouru. Autrefois dominée par l’artisanat traditionnel, la sélection fait désormais une large place à des produits qui allient identité locale et tendances contemporaines. L’offre s’est également diversifiée, notamment avec l’essor des spécialités gastronomiques régionales, qui occupent aujourd’hui une place importante parmi ces produits et ouvrent de nouvelles perspectives. Mais le véritable changement ne tient pas tant à la nature des objets proposés qu’à la façon même d’envisager les régions et leurs particularités.
Réalisés par Badasoop, marque spécialisée dans le gamtae, algue verte au goût de noisette, ces gaufrettes fourrées à la crème et ces caramels présentent cet ingrédient local sous des formes de desserts familières.
© Badasoop
LE DESIGN AU SERVICE DU RÉCIT
Proposé par Gyochon Doga en 2022, Te monje 1779 est un alcool traditionnel à base de riz qui incarne la tradition du brassage domestique, l’hospitalité et l’histoire régionale du clan des Choi de Gyeongju.
© House of Choi
Située dans le village traditionnel de Gyochon, à proximité de l’ancienne demeure du clan Choi de Gyeongju, Gyochon Doga est une brasserie artisanale gérée par House of Choi, une marque qui puise son inspiration dans l’histoire et les valeurs transmises par cette famille. Elle y produit un alcool de riz traditionnel baptisé Te monje 1779, selon un savoir-faire perpétué de génération en génération. Élaboré à partir de riz gluant cultivé sur place et de nuruk, un ferment traditionnel façonné à la main, cet alcool est ensuite laissé à vieillir pendant cent jours à basse température. Mais c’est surtout le choix du souvenir proposé aux visiteurs qui retient l’attention. Plutôt que de miser sur des objets décoratifs ou des reproductions miniatures de maisons historiques, destinés à être simplement exposés, House of Choi a préféré proposer un souvenir qui se déguste.
Ce choix reflète la tradition d’hospitalité chère à la famille Choi, dont chaque bouteille se veut le prolongement. « Le gayang ju, alcool traditionnel brassé à la maison dont s’inspire Te monje 1779, était à l’origine destiné aux rites ancestraux et à l’accueil des invités, explique Choi Jae-yong, responsable de House of Choi. À travers cet alcool, nous souhaitons perpétuer les valeurs de respect, d’hospitalité et de générosité qui nous ont été transmises ». Originaire de Gyeongju, ancienne capitale du royaume de Silla, qui régna sur la région pendant près d’un millénaire, de 57 av. J.-C. à 935, cet alcool de riz est présenté dans une bouteille dont la forme s’inspire des céramiques de cette époque. La tradition familiale rejoint ainsi l’histoire et le patrimoine de Gyeongju, donnant à ce produit une dimension qui dépasse le seul héritage domestique.
La marque ODUJEJ, originaire de l’île de Jeju, offre un autre exemple de cette démarche. Son nom reprend celui de « Jejudo » à l’envers, dans un jeu graphique où les lettres peuvent s’empiler à la manière des pierres d’une pagode. Fondée par Jung Ji-sol, une photographe qui tenait auparavant un studio à Séoul avant de s’installer sur l’île, la marque entend faire découvrir un autre visage de Jeju, loin des images touristiques habituelles. Sa première création, le Mudle Crayon, s’inspire des meodeul, terme du dialecte de Jeju désignant des amas de pierres volcaniques. Si ces pierres passent généralement inaperçues aux yeux des passants, c’est tant elles font partie du paysage de l’île. Pourtant, elles témoignent du dur labeur des habitants qui, au fil des générations, ont dû composer avec les terres difficiles de cette île volcanique pour y bâtir leur existence. Elles portent ainsi en elles la mémoire d’une communauté et de sa lutte pour survivre. C’est cette histoire que les crayons de la marque cherchent à raconter.
A la différence de Te monje 1779, ODUJEJ a choisi de mettre en lumière un élément discret du quotidien plutôt que les symboles les plus connus de Jeju, comme les mandarines ou les statues de dol hareubang, littéralement « grands-pères de pierre » dans le dialecte de l’île. Les deux marques partagent pourtant une même ambition : donner une forme concrète aux modes de vie et à la mémoire collective façonnés au fil du temps dans leur région respective. Les crayons d’ODUJEJ présentent ainsi une double fonction. Empilés les uns sur les autres, ils se transforment en objets décoratifs qui rendent hommage à la culture de la pierre de Jeju. Utilisés pour dessiner, ils retrouvent leur fonction première, celle d’un simple crayon.
Fabriqué à partir de matériaux naturels et de pigments minéraux, le Mudle Crayon de la marque locale ODUJEJ se décline en cinq couleurs inspirées des paysages de Jeju : mandarine, mer, forêt de Gotjawal, sable et roche volcanique.
© ODUJEJ
REDONNER VIE À DES RESSOURCES OUBLIÉES
Reflet de la tendance du « hip Buddhism », ce porte-clés carré en forme de moktak, conçu par Yeongcheon Moktak, transforme cet instrument de percussion bouddhique utilisé dans les rituels et les chants en accessoire du quotidien.
© Yeongcheon Moktak
Raconter de nouvelles histoires est une chose, redonner vie à des ressources locales tombées dans l’oubli en est une autre, tout aussi importante. À Seosan, ville côtière de la province du Chungcheong du Sud, se trouve la baie de Garorim, dont les vastes vasières ont été inscrites en 2026 au patrimoine mondial de l’UNESCO, dans le cadre de l’extension du site des getbol, les étendues de vasières coréennes inscrites une première fois en 2021. C’est dans cette baie que l’on récolte principalement, en hiver, le gamtae, une algue verte au goût de noisette. Ne pouvant être cultivée, cette algue est exclusivement récoltée à l’état sauvage. Sa fragilité exige en outre un travail manuel particulièrement minutieux. Les difficultés de la récolte, auxquelles s’ajoutent les contraintes de conservation liées à sa sensibilité aux variations de température, ont longtemps freiné sa commercialisation à grande échelle. Le gamtae est ainsi resté, pendant des générations, une spécialité essentiellement locale.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’action de Badasoop, une marque qui s’emploie depuis trente ans à faire connaître cet ingrédient longtemps méconnu. En 2015, Song Chul-su a reçu de la ville de Seosan le titre de maître du gamtae, en reconnaissance de sa contribution à l’amélioration des techniques de transformation et à la mise au point d’un produit pouvant être conservé et distribué sur de longues périodes. Aujourd’hui, sa fille, Song Joo Hyun, a pris les rênes de l’entreprise, dont elle représente la deuxième génération. Grâce à leurs efforts, cette algue autrefois peu connue au-delà de sa région d’origine est désormais prisée par des chefs étoilés au Guide Michelin et se retrouve jusque dans les rayons du Bon Marché et des Galeries Lafayette, à Paris. Plus récemment, Badasoop a élargi sa gamme en proposant des coffrets de douceurs comprenant des gaufrettes croustillantes fourrées à la crème de gamtae et des caramels au gamtae et au sirop de céréales. En déclinant cet ingrédient peu connu sous des formes familières aux consommateurs, la marque a permis à une spécialité locale menacée de disparition de trouver de nouveaux débouchés et de toucher un public beaucoup plus large.
La marque de vêtements Yeoyeo suit une démarche similaire en mettant à l’honneur l’Andongpo, un tissu de chanvre traditionnel originaire d’Andong. Réputé autrefois pour sa qualité exceptionnelle, ce textile était même offert en tribut à la cour royale à l’époque de Joseon (1392-1910). En reconnaissance de sa valeur historique et artistique, l’Agence coréenne du patrimoine a inscrit en 2019 le savoir-faire traditionnel lié au tissage du chanvre sur la liste du patrimoine culturel immatériel national. Pourtant, le sambe, tissu de chanvre traditionnel coréen, reste bien moins familier aux jeunes générations que le lin importé. Yeoyeo cherche à changer cette perception en présentant ce textile ancestral sous un jour nouveau, à travers le terme « hemp », plus contemporain.
Si les deux termes désignent un textile issu de la même plante, ils évoquent pourtant des images très différentes. Le sambe est généralement associé aux vêtements d’été des personnes âgées ou aux tenues funéraires, tandis que le mot anglais hemp renvoie à un univers plus moderne et plus tendance. La marque n’a donc pas changé le tissu lui-même, mais la manière de le présenter. Lors d’une récente boutique éphémère installée dans le quartier de Bukchon, à Séoul, elle a ainsi mis le chanvre à l’honneur dans une gamme d’articles mêlant mode et décoration, pour en faire un véritable art de vivre. Parmi les objets proposés figurait notamment un porte-encens en béton de chanvre, un matériau composite fabriqué à partir de la partie ligneuse de la plante. Badasoop et Yeoyeo montrent ainsi que certaines ressources locales ne sont pas délaissées faute de qualité ou de valeur intrinsèque. Tout dépend de la manière dont elles sont présentées aux consommateurs d’aujourd’hui, tant par les mots employés pour les désigner que par les formes qu’on leur donne.
Présentés lors de la boutique éphémère As It Is, installée en juillet 2026 à la Corner Gallery, dans le quartier de Bukchon à Séoul, ces vêtements en Andongpo de Yeoyeo revisitent le sambe, tissu de chanvre traditionnel coréen, dans un style contemporain.
© Yeoyeo
LES PRODUITS LOCAUX AU GOÛT DU JOUR
Cette démarche de réinterprétation gagne même les pratiques religieuses et les traditions populaires. Le moktak est un instrument de percussion bouddhique en bois, utilisé par les moines pour rythmer les prières et les rituels. Installé à Yeongcheon, dans la province du Gyeongsang du Nord, l’atelier Yeongcheon Moktak perpétue depuis trois générations le savoir-faire nécessaire à sa fabrication. La réalisation d’un seul instrument demande près de trois ans, entre le choix du bois d’abricotier, le séchage, l’ébouillantage et la sculpture. Chaque pièce prend ainsi forme au fil d’un long travail artisanal, exigeant patience et précision. Fort de cette tradition, l’atelier a récemment créé un objet pour le moins inattendu : un porte-clés. Reprenant la forme du moktak en miniature, ces accessoires rectangulaires se déclinent dans les cinq couleurs traditionnelles coréennes, appelées obangsaek : bleu, rouge, jaune, blanc et noir. Mais l’atelier ne s’est pas contenté de reproduire l’apparence de l’instrument. Il a également cherché à en restituer fidèlement la structure acoustique interne. Si leur sonorité n’égale pas tout à fait celle d’un véritable moktak, ces miniatures produisent néanmoins un son distinct lorsqu’on les frappe ou qu’elles se balancent au bout d’un sac.
Et Haus est un espace culturel qui invite les visiteurs à profiter de la nature au rythme des saisons, tout en proposant une nouvelle approche des produits locaux, où la découverte passe aussi par l’expérience vécue sur place.
© Park Sang-jun
Cette évolution s’inscrit dans la tendance du « hip Buddhism », qui rencontre un succès croissant auprès des jeunes générations. Ce mouvement remet au goût du jour certaines pratiques bouddhiques, comme la méditation ou la cuisine des temples, en les intégrant aux modes de vie contemporains. Lors de manifestations comme l’Exposition internationale du bouddhisme de Séoul, les produits dérivés réinterprétant les symboles et les traditions bouddhiques ont attiré de nombreux visiteurs. Un engouement qui a encouragé Yeongcheon Moktak à transformer un objet religieux en accessoire du quotidien. Mais ces porte-clés sont bien plus que de simples produits à la mode : chacun d’eux porte en lui un savoir-faire artisanal transmis depuis trois générations.
Le sel Aengmagi Onggi de la marque Oksan100 s’inscrit dans une démarche similaire. Connue pour donner une touche de modernité à des matériaux traditionnels, comme le jade blanc, et à des objets du quotidien, la marque s’inspire ici de l’aengmagi, une pratique ancestrale destinée à conjurer le mauvais sort et à appeler la paix. Le produit se présente sous la forme d’une petite jarre en terre cuite contenant du sel, auquel la tradition attribue des vertus purificatrices et protectrices. Conçues pour être gardées chez soi, ces jarres s’offrent notamment par l’intermédiaire du service de cadeaux de KakaoTalk, l’application de messagerie la plus utilisée en Corée. Les avis des consommateurs saluent souvent leur esthétique et leur capacité à trouver naturellement leur place dans la décoration intérieure. En associant une croyance ancienne aux goûts et aux habitudes de consommation d’aujourd’hui, Oksan100 a ainsi donné naissance à une nouvelle gamme d’objets destinés à embellir le quotidien.
Certaines marques vont encore plus loin en associant les produits locaux à la découverte d’un lieu et aux expériences qu’on peut y vivre. C’est le cas d’Et Haus, à Goesan, dans la province du Chungcheong du Nord. Les visiteurs peuvent y profiter de la nature et s’adonner à des plaisirs simples : se détendre sur la pelouse, jouer avec la terre, savourer des plats préparés à partir de légumes de saison ou faire infuser des plantes cultivées sur place. Les articles proposés à la vente sont eux aussi intimement liés au lieu. Parmi eux figure le Comfort Syrup, un mélange de sirop de prune verte, de menthe et d’huile d’eucalyptus. Pour ceux qui ont déjà séjourné à Et Haus, il suffit d’y goûter pour retrouver le souvenir de la quiétude des lieux. Pour les autres, cette saveur peut éveiller l’envie de les découvrir. Plus qu’un simple souvenir, ce produit devient ainsi une invitation au voyage. Les produits locaux ne se contentent plus de rappeler un lieu : ils permettent d’en prolonger l’expérience et de raviver, même à distance, les sensations qui lui sont associées.