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2026 AUTUMN

Une architecture de la coexistence

L’architecte Kim Jeong Im dirige l’agence Seoro Architects depuis 2012. En coréen, seoro exprime l’idée de réciprocité, de relations entre des éléments qui interagissent les uns avec les autres. Fidèle à cette philosophie, Kim s’intéresse aux liens qui unissent les différentes composantes de la société contemporaine et s’attache à leur donner une forme architecturale.

À l’intérieur du Seoul Design Office, situé sur le campus de recherche et développement de Samsung Electronics à Umyeon-dong, à Séoul, des cloisons semi-transparentes et des structures en treillis délimitent les espaces de travail sans les cloisonner complètement, préservant ainsi une continuité visuelle entre les différentes zones.
© Kyungsub Shin

Si le rôle de l’architecte est avant tout de concevoir des bâtiments, Seoro Architects va plus loin en adoptant une approche holistique de l’architecture, qui prend en compte les interactions entre les espaces et leurs différents usages. Dans les réalisations de Kim Jeong Im, des éléments autrefois éloignés se rapprochent, tandis que les frontières qui les séparaient s’estompent. De nouvelles relations spatiales s’établissent ainsi entre la ville et le bâtiment, l’entreprise et ses salariés, les salles de classe et les couloirs, ou encore les groupes et les individus. Cette démarche s’illustre notamment dans le projet Seoul Square, consacré à la rénovation de l’ancien Daewoo Center Building. Construit en 1977 pour abriter le siège du groupe Daewoo, cet édifice monumental, situé face à la gare de Séoul, était considéré comme l’un des symboles de la croissance économique fulgurante de la Corée. En 2009, sous la direction de Kim Jeong Im, il a été transformé et doté d’une façade faisant office d’écran géant.

Composée de quelque 42 000 LED, cette façade média a rapidement attiré les regards et s’est imposée comme l’un des nouveaux repères emblématiques de Séoul. Parmi les oeuvres diffusées sur cet écran géant figurait Crowd, de Julian Opie, qui mettait en scène des citadins pressés arpentant les rues. Cette oeuvre d’art public s’intégrait harmonieusement à l’architecture du bâtiment qui lui servait de support. Grâce à ces interventions artistiques, l’immeuble de bureaux dépassait sa simple fonction de lieu de travail pour devenir une immense interface visuelle, projetant des images dans l’espace urbain et captant l’attention des passants. Le projet ne consistait donc pas seulement à transformer l’ancienne façade : il redéfinissait la relation entre le bâtiment et la ville.

Situé à Seongsu-dong, quartier de Séoul où anciennes usines et entrepôts côtoient cafés branchés et commerces tendance, NOUDIT Seoul Forest incarne cet esprit de diversité à travers le concept d’« Urban Hybrid », qui associe bureaux et espaces commerciaux au sein d’un même bâtiment. À chaque étage, des balcons prolongent les espaces intérieurs
© Roh Kyung

REDÉFINIR LES FRONTIÈRES

L’architecte Kim Jeong Im explore les relations entre les êtres humains, l’architecture et la nature. Attentive à ce qui existe déjà, elle privilégie une approche globale de l’espace, dans laquelle des éléments de nature différente coexistent et interagissent.
© Texture on Texture

En 2019, un projet de réaménagement des bureaux de la société de promotion immobilière SK D&D a permis de transformer un espace de travail jusque-là cloisonné et figé en un environnement dynamique, organisé en trois dimensions et propice à une circulation fluide. Pour rompre avec la rigidité de l’aménagement existant et favoriser une culture d’entreprise plus créative, des postes de travail modulables ont été installés et les espaces décloisonnés, afin de permettre aux salariés de travailler et d’échanger plus librement. Comme l’explique Kim Jeong Im, elle a « conçu l’espace comme si elle cherchait à déboucher des artères obstruées ».

Dans un autre projet, consacré cette fois à la rénovation d’écoles primaires, Kim Jeong Im a cherché à estomper les frontières entre les espaces. À partir de 2017, elle a occupé pendant trois ans les fonctions d’architecte en chef du projet « Dream Classroom », lancé par le Bureau métropolitain de l’éducation de Séoul. En réaménageant plusieurs écoles primaires anciennes de la capitale, elle a repensé les cloisons séparant les salles de classe des couloirs afin d’assouplir les délimitations et de favoriser une continuité entre ces espaces autrefois distincts. Pour les jeunes élèves, qui aiment jouer et pratiquer des activités collectives, les couloirs sont ainsi devenus de véritables prolongements des salles de classe, plutôt que de simples lieux de passage.

Chez Kim Jeong Im, l’architecture joue ainsi un rôle de médiation dans les relations humaines. Ces dernières années, toutefois, sa réflexion s’est considérablement élargie. Pour elle, les êtres humains ne sont pas les seuls à entretenir des relations avec les bâtiments. La topographie, la nature, les matériaux anciens, les déchets, voire les écosystèmes souterrains, souvent invisibles à nos yeux, ont eux aussi leur place dans la conception architecturale. Si tout architecte tient compte de l’environnement dans lequel s’inscrit un bâtiment, Kim Jeong Im ne considère pas ces éléments comme un simple cadre ou comme des contraintes à prendre en compte. Elle les envisage comme des composantes à part entière, qui interagissent avec l’architecture au même titre que les êtres humains. Ainsi, la démarche de Seoro Architects, initialement fondée sur la remise en question des frontières entre les individus, s’est progressivement ouverte aux relations entre humains et non-humains, mais aussi entre l’ancien et le nouveau.

Cette évolution se manifeste clairement dans le projet de la Yangcheon Park Book Shelter (2020), une bibliothèque publique située à Sinjeong-dong, dans l’arrondissement de Yangcheon, à Séoul. Kim Jeong Im a été associée au projet dès le choix de son implantation. Le terrain qu’elle a retenu n’était pas une parcelle vierge : il accueillait déjà une aire de jeux pour enfants et un vieux plaqueminier. Plutôt que de définir d’abord la forme du bâtiment et de remodeler ensuite le terrain en conséquence, l’architecte a choisi de préserver le plaqueminier et d’adapter la configuration de la construction pour l’intégrer harmonieusement à l’aire de jeux existante. Loin d’être relégués au second plan, les éléments déjà présents sur le site ont ainsi guidé la conception du projet : c’est l’architecture qui s’est adaptée à l’existant, et non l’inverse.

Kim Jeong Im décrit cette démarche comme une architecture qui commence par dire « excusez-moi » à l’arbre et au relief qui étaient là avant elle, avant de s’insérer délicatement dans leur environnement. Contrairement aux projets de grande envergure et aux budgets conséquents qu’elle réalisait habituellement pour des entreprises privées, il s’agissait ici d’un modeste projet public aux moyens limités. Celui-ci incarne pourtant pleinement sa vision de l’architecture, dans le prolongement de sa réf lexion de longue date sur les frontières.

La Yangcheon Park Book Shelter a été conçue autour d’un plaqueminier et d’une aire de jeux préexistants. Kim Jeong Im souhaitait que le bâtiment s’intègre harmonieusement au paysage du parc et offre un espace ouvert et accueillant, où chacun puisse prendre le temps de s’attarder.
© Roh Kyung

LA VALEUR DE LA RÉNOVATION

Le salon premium situé au sous-sol du siège de SK Gas a été conçu comme un espace polyvalent où les employés peuvent se détendre et échanger dans un cadre propice à la créativité.
© Roh Kyung

Cette salle de première année de l’école primaire Wonhyo a été réaménagée dans le cadre du programme « Dream Classroom » de l’Office métropolitain de l’éducation de Séoul. La frontière rigide entre le couloir et la salle de classe a été assouplie afin de créer un environnement d’apprentissage plus flexible.
© Kyungsub Shin

Depuis quelque temps, Kim Jeong Im s’intéresse à des ouvrages consacrés aux matériaux et au monde vivant, tout en interrogeant une vision du monde centrée sur l’être humain. Consciente que l’architecture comporte, par nature, une dimension destructrice, elle cherche des moyens d’en limiter les effets. Cette réflexion est d’autant plus difficile à mener en Corée, où il est courant de démolir les bâtiments anciens pour en construire de nouveaux. Elle n’en est pas moins indispensable. C’est dans cette optique que Kim Jeong Im s’intéresse tout particulièrement aux projets de rénovation.

Dans ses travaux de réhabi l itation, el le cherche moins à transformer l’apparence extérieure des bâtiments qu’à en repenser le fonctionnement : déplacer les points d’accès, revoir les circulations, rétablir des cheminements interrompus ou encore ouvrir de nouvelles possibilités d’usage et d’expérience des espaces existants. Pour reprendre ses propres termes : « Cela s’ap

parente davantage à une intervention chirurgicale qu’à un simple lifting esthétique ». Son travail sur la rénovation l’a également sensibilisée à l’importance du réemploi et de la reconversion. Autrefois, la préservation des bâtiments anciens se justifiait essentiellement par leur valeur historique ou architecturale. Pour Kim Jeong Im, leur valeur matérielle mérite tout autant d’être prise en considération. Même dépourvu d’intérêt historique particulier, un bâtiment conserve une valeur intrinsèque en tant que ressource matérielle.

Un ancien entrepôt dont la municipalité de Daegu lui a récemment confié la rénovation en offre un bon exemple. Il s’agit d’un bâtiment ordinaire, sans valeur patrimoniale particulière. Pourtant, Kim Jeong Im estime que le choix de le réhabiliter plutôt que de le démolir était judicieux, précisément en raison de son potentiel de réemploi. Avant même d’envisager une intervention sur le bâti, elle s’attache ainsi à reconnaître la valeur de l’existant. Dans le prolongement de ce projet, elle poursuit aujourd’hui ses travaux de rénovation de maisons anciennes, de logements vacants et d’entrepôts. Ces réalisations restent relativement modestes par rapport aux grands projets d’entreprise auxquels elle participait avant de fonder Seoro Architects, lorsqu’elle travaillait au sein de l’agence IARC, sous la direction de Kerl Yoo, figure majeure de l’architecture coréenne. Elle n’en demeure pas moins profondément attachée à la conception d’espaces publics ouverts à tous. Les témoignages des habitants du quartier, qui ont vu leur quotidien considérablement amélioré grâce à la Yangcheon Park Book Shelter, l’ont confortée dans sa conviction que les projets publics de petite envergure ont toute leur valeur.

House of Refuge, complexe culturel situé à Aewol sur l’île de Jeju, est le résultat de la reconversion d’un bâtiment longtemps abandonné. Son sous-sol envahi par la végétation a été conservé et transformé en jardin en contrebas autour duquel s’organise la circulation du bâtiment.
© Chin Hyosook

PENSER L’ENVIRONNEMENT DANS SA GLOBALITÉ

Quelles questions architecturales occupent aujourd’hui Kim Jeong Im, alors que Seoro Architects s’apprête à entamer une nouvelle décennie ? Sans doute s’interroge-t-elle sur la manière d’appréhender un site, sur les relations à tisser entre l’existant et les nouveaux aménagements, ou encore sur la juste distance à préserver entre nature et architecture pour leur permettre de véritablement coexister. À ces préoccupations s’ajoute une vision plus globale : l’architecture et le paysage, les êtres humains et les plantes, le vivant et la matière ne doivent pas être considérés isolément, mais comme les composantes d’un même environnement, où chaque élément interagit avec les autres et les influence en retour.

Cette réflexion prolonge son intérêt de longue date pour une approche holistique de l’architecture. Kim Jeong Im reconnaît toutefois ne pas encore savoir quelle forme concrète pourrait prendre cette démarche, ni même si elle aboutira à une architecture telle que nous la concevons aujourd’hui. À l’heure où les espaces physiques trouvent de plus en plus leurs prolongements dans le monde numérique, l’architecture pourrait préserver son identité en favorisant la coexistence et le dialogue avec les éléments qui l’entourent.

Le siège de la société d’investissement et de distribution cinématographique NEW se trouve dans le quartier de Nonhyeon-dong à Séoul. Tirant parti de la déclivité du terrain, le projet présente des niveaux de hall en gradins qui placent les personnes assises à hauteur de regard des piétons.
© Kyungsub Shin

Dahyoung Chung commissaire au CAC (Curating Architecture Collective)

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